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Nouveauté éditoriale

Venise, un spectacle d’eau et de pierres, de Laetitia Levantis

mercoledì 24 gennaio 2018 di Laetitia Levantis

Laetitia Levantis est l’auteur de nombreuses publications parues dans des revues françaises et italiennes sur le thème du voyage à Venise aux XVIIIe et XIXe siècles, qu’il s’agisse de questions portant sur la critique de l’architecture vénitienne dans les textes de voyageurs français et plus largement européens, ou de l’émergence d’un tourisme balnéaire et médical dans le centre historique de la ville à l’époque romantique. Elle nous présente ici son livre «Venise, un spectacle d’eau et de pierres. Architecture et paysage dans les récits de voyageurs français (1756-1850)» qui a reçu le Prix Édouard Saman 2017 de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille.

Élevée sur un site par essence inhospitalier, Venise symbolise le triomphe de l’homme sur les éléments naturels. Sa grandeur vient d’un pacte audacieux entre culture et nature, entre les îles et leur lagune, entre l’histoire et le territoire.

Cet ouvrage – version allégée et remaniée d’une thèse de Doctorat soutenue à l’Université Grenoble-Alpes en 2009 – a donc été stimulé par le rapport si particulier que cette ville unique au monde entretient avec son environnement et sur cette coexistence tout à fait originale de l’art avec la nature. Qu’il s’agisse d’un discours spontané – comme c’est le cas dans les journaux de voyage manuscrits par exemple –, ou que s’y superpose le filtre d’une reconstruction a posteriori par le biais de sources, les descriptions de voyageurs ayant séjourné dans les lagunes entre 1756 et 1850 sont une mine d’informations grâce auxquelles l’historien des mentalités, l’historien d’art ou encore le spécialiste de l’histoire environnementale sont à même de saisir le goût d’une époque et la progression du regard que celle-ci a pu porter sur l’architecture d’une des plus célèbres villes au monde, saisie dans la complexité du rapport qu’elle entretient avec les eaux. Aussi, les richesses présentes dans ces textes méritaient-elles une synthèse susceptible de cerner et d’approfondir au mieux leurs valeurs esthétiques et l’image de Venise qu’y en découle. Tel a été le but de cet ouvrage.

Une historiographie riche et abondante

Ce travail de recherche se détache sur le fond d’une historiographie qui a abondamment traité de la construction du mythe de Venise dans des discours émanant des principaux représentants des différentes cultures européennes [1].
Pour autant, la perspective choisie pour cette enquête n’a jusqu’ici fait l’objet d’aucun travail d’ensemble. Aussi, cette étude s’attache-t-elle à combler cette lacune en se démarquant de la domination qu’exercent les études littéraires dans le domaine du voyage à Venise, et en privilégiant ici le poids des conditionnements sociaux, culturels, politiques et historiques des différentes visions de cette ville qui se sont succédées du XVIIIe au XIXe siècle.

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Carlo Naya, Venezia, Palazzo Ca’ d’Oro sul gran Canale, vers 1860, épreuve sur papier albuminé, 26,8 x 34,5 cm, Bibliothèque nationale de France.

Par le biais de l’examen d’une pluralité de sources, cet ouvrage reconstitue donc la «genèse» de l’attention à l’élément aquatique ainsi qu’aux transformations du regard sur l’architecture et met en lumière les mutations au sein même de la sensibilité française dans la façon de «regarder», puis «juger» Venise, entre deux époques.

L’une des premières questions que soulève ce travail concerne toute l’acculturation préalable qui conditionne, aux XVIIIe et XIXe siècles, le regard porté sur Venise. En effet, le voyageur part préparé par des lectures érudites, des récits et des guides de voyage, mais aussi par un vaste éventail de sources iconographiques (cartes, vues de Venise) qui familiarise ce dernier avec le «visage» de la Sérénissime, ses lieux les plus célèbres, ses principaux monuments, ainsi que sa topographie. Dans leur extrême variété les textes rassemblés dans cette étude reflètent le voyage et les réalités parcourues, mais ils sont le résultat d’un filtrage et d’une reconstruction. Par conséquent, il était nécessaire de reconstituer cette «bibliothèque du voyageur» qui définit en grande partie l’organisation des itinéraires à travers la ville, tout comme la trame des récits eux-mêmes où se trouve reproduit, lors du passage à l’écrit, l’essentiel de l’information historique et artistique sur les principaux monuments vénitiens.

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J.-J. de Lalande, Plan de Venise, dans Voyage d’un François en Italie fait dans les années 1765 et 1766, Paris, Desaint, 1786 (1ère éd. 1769), t. 8, Atlas du voyageur en Italie, planche 5, Bibliothèque nationale de France.

L’architecture vénitienne dans le regard des voyageurs

Cette enquête aborde ensuite la question de la critique d’art des voyageurs et l’évolution des «perceptions» de l’architecture vénitienne, du siècle des Lumières à l’époque romantique.
Dans cette optique il s’agissait, d’une part, d’analyser le regard posé sur «les pierres de Venise» en tenant compte du poids des débats esthétiques, mais aussi de démontrer de quelle manière était perçue cette architecture dans les rapports étroits qu’elle entretient avec les eaux qui l’environnent. Si les voyageurs des Lumières continuent de présenter la ville comme un espace regorgeant de merveilles, une évolution importante se fait jour à l’époque romantique dans la mise en scène de ce décor urbain que nos auteurs sont à présent capables de définir comme étant le produit d’époques différentes les unes des autres. C’est donc l’apparition d’une prise de conscience patrimoniale que cet ouvrage met en lumière.

Or, entre déception et admiration, l’attitude des voyageurs français face aux monuments vénitiens est en réalité le reflet du contexte plus large de la critique d’art en France où l’on assiste progressivement à l’apprivoisement des monuments médiévaux comme des transformations urbanistiques contemporaines et de l’historiographie de l’art italien. Dans le contexte de la recherche en histoire de l’art sur la mise en place d’un goût pour le Moyen Âge à l’époque romantique s’appuyant sur le récit historique, les redécouvertes d’artistes Primitifs ou la réévaluation de l’art gothique, l’étude du cas vénitien permet d’apporter d’intéressantes perspectives. À côté de villes comme Rome ou Florence, elle fait partie des lieux où l’architecture constitue le tremplin vers la magie du passé permettant ainsi la célébration poétique d’une histoire glorieuse au contact de laquelle s’incarnent bonne part des mythologies romantiques.

L’eau de Venise sous la plume de nos auteurs: entre crainte et fascination

La recherche se concentre ensuite sur l’élément aquatique et sa «réévaluation» progressive au cours du XIXe siècle. Tour à tour décrite comme destructrice et dangereuse pour les voyageurs des Lumières qui évoquent la crainte de l’inondation et de l’engloutissement, l’eau de Venise se révèle également comme un lieu propice à la féerie, véritable «porte ouverte» sur l’imaginaire.
Elle est cette eau qui ronge le minéral, et dont l’action conjuguée à celle du temps réintègre progressivement Venise à la vaste ordonnance de la nature. Le spectacle de la ville en décrépitude, dépossédée de son gouvernement et de ses institutions depuis la chute de la République en 1797 [2], renvoie aux voyageurs français l’image d’un «Ancien Régime» à jamais perdu [3], alors même que s’épanouissent en Europe les premiers signes d’une sensibilité romantique où il est justement question de réflexions mélancoliques sur le destin des Empires, le goût des ruines et surtout, d’un attrait croissant pour la nature.

L’émergence d’un attrait pour le climat et les eaux vénitiennes à l’époque des Habsbourg : le thermalisme à Venise

La dernière partie ouvre sur une nouvelle thématique intéressant cette fois l’histoire des sciences et de la médecine : en effet, une place importante est réservée dans cette étude à la transformation qu’a connue Venise au XIXe siècle en tant que centre de tourisme balnéaire, un phénomène qui constitue une sorte de «point culminant» de l’attention au paysage des lagunes appréhendé sous un regard scientifique et médical.
Dans cette transformation progressive du centre historique de Venise en un espace dévolu aux cures et aux soins du corps de l’élite européenne, c’est surtout le rapport à l’eau qui subit un bouleversement radical.

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Albergo d’Italia a San Moisè, calle Barozzi, presso la piazza San Marco, con stabilimento di bagni dolci e salsi in attività tutto l’anno, gravure, 2e moitié du XIXe siècle, Archivio Fotografico, Fondazione Musei Civici di Venezia.

Avec cette nouvelle dimension du tourisme dans les lagunes où loisir et voyage sont étroitement liés, la découverte de la ville est désormais tournée vers une orientation fondamentalement hédoniste où, comme dans toutes les stations balnéaires du temps, les voyageurs expérimentent la fusion avec l’élément aquatique comme une façon inédite d’éprouver son corps dans l’immersion. De plus, grâce à sa liaison avec la terre-ferme et l’avènement du chemin de fer, ce site exceptionnel joua un rôle d’une importance considérable dans la recherche en hydrothérapie scientifique et dans le développement de la cure de santé par le climat marin comme le prouvent les nombreux ouvrages de scientifiques et médecins français et vénitiens du XIXe siècle sur lesquels s’appuie notre enquête.
Cette reconstitution historique de la Venise thermale présentée pour la toute première fois dans ce livre ouvre donc une nouvelle voie historiographique en posant le problème du rapport de la ville avec son environnement lagunaire et marin comme un patrimoine à conserver au même titre que ses trésors artistiques et architecturaux.

Laetitia Levantis

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Venise, un spectacle d’eau et de pierres.
Architecture et paysage dans les récits de voyageurs français (1756-1850)

De Laetitia Levantis

Grenoble, ELLUG/UGA, 2016, 304 p.
Prix Édouard Saman 2017 de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille.

[1Voir l’étude que Jacques Misan-Montefiore consacre aux descriptions de voyageurs romantiques et décadents dans L’eau, le rêve et le temps. Venise vue par les voyageurs français de 1850 à 1920 (Moncalieri [Turin], CIRVI, n° 65, 2003), ainsi que l’analyse qu’effectue Marie-Madeleine Martinet de la Venise de Ruskin, Proust et Thomas Mann dans Le voyage d’Italie dans les littératures européennes (Paris, P.U.F, 1996, chapitre « Venise symbole de la création », pp. 219-261). Enfin, parmi les nombreux ouvrages anglo-saxons consacrés au voyage à Venise, il convient de citer ici le Ruskin and Venice de Jeanne Clegg (Londres, Junction, 1981), le Venice desired (Oxford, Blackwell, 1992) de Tonny Tanner – où l’auteur retrace la perception de Venise comme un objet ambigu du désir, cité captivante et dangereuse, à travers les pages de Lord Byron, John Ruskin, Henry James, Marcel Proust ou Ezra Pound – ou encore le Venice rediscovered (Oxford, Clarendon Press, 1996) de John Pemble qui apporte des éléments intéressants quant à la prise de conscience européenne de la nécessaire conservation de Venise à partir du dernier tiers du XIXe siècle.

[2Voir G. Dumas, La fin de la République de Venise : aspects et reflets littéraires, Paris, P.U.F., 1964.

[3Sur la chute de Venise et sa perception dans la France du XIXe siècle, voir X. Tabet, C. Del Vento (dir.), Le mythe de Venise au XIXe siècle. Débats historiographiques et représentations littéraires (actes du Colloque de Caen, 19-20 novembre 2004), Caen, Presses Universitaires de Caen, 2006 ; A. Fontana, G. Saro (dir.), Venise (1297-1797), la république des castors, Saint-Cloud, E.N.S., 1997.


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