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Dossier Odyssée italienne. Histoires de l’immigration italienne en France.

L’importance des lettres dans l’expérience migratoire

mercoledì 19 luglio 2017 di Giulia Del Grande

Quelles sont les clés de lecture des histoires qui se cachent derrière la calligraphie de l’expéditeur et quels messages les migrants voulaient-ils transmettre à travers les photographies jointes à leur courrier? Dans cet article nous nous pencherons sur les contenus des lettres que les migrants faisaient parvenir à leur famille d’origine, les codes culturels et de communication utilisés, tout en révélant également les “règles non-écrites” qu’ils devaient respecter afin d’entretenir le souvenir dans le cœur de leurs proches.


Dossier Odyssée italienne - Histoires de l’immigration italienne en France 1860-1960 et au-delà: présentation et articles en ligne

Version en langue italienne de ce même article

Réflexion inspirée par la consultation de divers courriers dans les archives de la Fondation Paolo Cresci de Lucques et du livre Un filo fra due mondi. Percorsi didattici sulla storia dell’emigrazione, Umberto Baldocchi, Maria Pacini (Fazzi editore, Lucques, 2004).


La papier et l’histoire
Alors que nous vivons une époque où le papier est présent dans notre quotidien presque uniquement pour les démarches administratives et que le stylo ne sert presque plus qu’à remplir des formulaires, la perception de l’écriture sur papier comme moyen de transmission de contenus d’intérêt historique nous semble très lointaine. Et pourtant, le papier, bien qu’étant un matériau dégradable, a été jusqu’il y a quelques dizaines d’année le principal support de communication écrite dans tous les domaines: œuvres littéraires, lettres sentimentales et professionnelles, traités philosophiques, dépêches de guerre, journaux de bord, pratiques commerciales et notariales, etc.
Nous vous parlerons ici de la lettre entendue comme témoignage historique du processus migratoire et des dynamiques sociales et linguistiques des italiens à l’étranger.

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© Archivio della Fondazione Paolo Cresci di Lucca


La lettre comme chronique
Durant la phase migratoire, la correspondance épistolaire constituait l’unique moyen de maintenir des relations entre ceux qui partaient et ceux qui restaient. Cependant, ce n’est que récemment que l’importance du courrier postal en lien avec le phénomène migratoire a été reconsidérée. On remit même ainsi au premier plan les lettres écrites par des migrants presque analphabètes (pour la majeure partie des paysans de la fin du XIXème siècle qui s’essayèrent à l’écriture afin de rassurer leurs proches sur leur condition de santé ou afin de convaincre ceux qui étaient restés de venir les rejoindre). L’étude épistolaire qui se limitait à analyser les correspondances de soldats au front durant la première guerre mondiale fut ainsi élargie et enrichie. Les lettres, surtout dans la première moitié du XXème siècle remplirent la fonction fondamentale de diriger les flux migratoires caractérisés par le regroupement familial, donnant ainsi lieu à de véritable “chaines migratoires”. La séparation de la famille fut donc le moteur de l’activité épistolaire.


Les caractéristiques de la correspondance
En me rendant au Musée Paolo Cresci et en pouvant toucher physiquement, ainsi qu’observer de près, quelques-uns des courriers relatifs à l’émigration italienne en France, je me suis aperçue de certaines caractéristiques, pas des plus évidentes mais fondamentales pour la compréhension de l’étude épistolaire. La lettre doit avant tout être imaginée comme la photographie d’un fragment de vie dans lequel la plupart des informations sont considérées comme acquises (étant donné que le destinataire les connaît déjà), et, par conséquent, afin d’en comprendre les contenus il est fondamental de la contextualiser en en recherchant la date et le lieu d’origine.
Les conjonctures historiques, le lieu et donc l’origine sociale hypothétique de l’expéditeur sont des données que le lecteur doit chercher à recréer dans son esprit en s’identifiant à la fois à l’auteur et au destinataire. Par ailleurs, il est possible de reconstituer le contexte familial du migrant à travers le type de langage utilisé, les salutations initiales et conclusives, et en tenant compte du fait que les lettres étaient habituellement lues devant la famille au complet, et contenaient donc une pensée, si synthétique soit-elle, pour chacun d’entre eux.

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Père et fils

C’est pour cette raison que lorsque les migrants expriment dans leurs écrits un certain découragement, celui-ci est lié au fait que leurs proches leur manquent et ils ne font que rarement allusion aux difficultés rencontrées durant le voyage et à leur arrivée: l’apprentissage de la langue, les conditions de travail, la discrimination sociale et l’intégration difficile liées au processus habituel de l’expérience migratoire. Le ton de la lettre est tout au plus nostalgique mais globalement positif afin de ne pas inquiéter la famille et même éventuellement de lui donner l’envie d’émigrer comme eux, en leur promettant un style de vie plus agréable et un bien-être économique majeur.


Des personnes au-delà des mots
L’écriture entendue de manière large, comprenant la calligraphie, les erreurs d’orthographe, les corrections, les compétences lexicales, les répétitions, l’utilisation du dialecte ou de l’italien, la présence de contaminations linguistiques avec la langue étrangère ou l’utilisation récurrente de cette dernière nous permettent en outre de reconstruire une sorte de curriculum vitae du migrant, laissant transparaître son niveau de scolarisation, le temps passé à l’étranger ainsi que son niveau d’intégration sociale. Cependant, la façon dont la seconde langue peut influencer l’usage de la première comporte de multiples formes à même d’induire le lecteur en erreur par la présence de mots, d’expressions, de phrases entières en français ou de simples “gallicismes”. C’est d’ailleurs une caractéristique commune aux personnes ayant une connaissance des deux langues inégale qui peut se présenter soit dans une phase intermédiaire d’apprentissage de la langue, soit dans la phase du recouvrement de la première langue par la seconde, dans le cas des deuxièmes ou troisièmes générations qui ont appris l’italien uniquement à l’école.

On peut par exemple citer un passage de la lettre écrite par une femme résidente à Marseille qui s’adressait en 1940 à sa famille florentine qu’elle n’avait probablement jamais connu qu’à travers des échanges épistolaires: “Tant d’excuses pour mon mal écrit, tant d’erreurs!! Je veux espérer votre indulgence, mais j’ai arrêté les études de la langue italienne depuis tant d’années” (ndr. traduction libre d’un italien approximatif).

Le chercheur qui étudie ces phénomènes doit donc avoir une excellente connaissance des deux langues afin de pouvoir relever les imprécisions graphiques, les erreurs de syntaxe, d’éventuels regroupement de mots (comme “perme” au lieu de “per me” : “pour moi”), mais ces compétences peuvent ne pas suffire à la compréhension totale du texte en cas de détérioration de document ou de manque de contenus.
Les informations délivrées par les agences spécialisées en accord avec les compagnies de navigation (qui avait un intérêt économique évident à convaincre des avantages du phénomène migratoire) s’ajoutèrent à celles que les migrants divulguaient dans leurs lettres, tout comme les articles des journalistes sur le sujet qui stimulèrent indirectement l’intérêt pour l’émigration.


Les lettres et les photographies
Les relations épistolaires naquirent donc comme un besoin naturel de la part des migrants de dépasser la peur du voyage et la nostalgie des proches. Il pouvait également arriver que certains se marient avant de partir, restant ainsi liés par la promesse de rentrer rapidement dans leur pays d’origine mais cette promesse pouvait également se transformer en une demande au conjoint de venir le rejoindre. Dans les premières phases de l’installation dans le nouveau pays, le lien avec la patrie généralement se renforce; dans leurs lettres les migrants commencent à décrire leur nouveau quotidien en cherchant continuellement à faire des parallèles avec leur vie passée et en soulignant leur désir de maintenir leurs habitudes italiennes (comme la “bonne” cuisine). Mais, dans une phase ultérieure, l’objectif principal de l’émigré était d’entretenir le souvenir que ses proches avaient de lui.

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© Archivio della Fondazione Paolo Cresci di Lucca

C’est pourquoi les lettres étaient souvent accompagnées d’une photographie qui tentait de démontrer le bien-être économique des migrants à travers l’habillement, avec un faux décor recréé dans un studio ou encore, pour démontrer son attachement à la patrie, en donnant à voir un style italien, adapté cependant au nouveau statut social. Les images servaient également à présenter les nouveaux membres de la famille du migrant et à confirmer une sorte de responsabilité réciproque entre ceux qui étaient partis et ceux qui étaient restés: les premiers en prodiguant des conseils et des directives sur l’expérience migratoire, et les seconds en rendant possible le départ et en procurant l’argent et les biens de première nécessité pour le voyage.

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Pour qui restait en Italie, le message des signes confiés aux photographies à envoyer à qui était parti était important. Sur la première image la clé de la maison, les fleurs, l’orange (sur une terre où il n’en pousse pas), les pièces de monnaie sont les symboles d’un bien-être rassurant pour l’émigré destinataire de la photo. Sur la seconde image, la pomme (fruit pauvre) et le porte-monnaie vide sont des signes de désespoir et une demande d’aide de ceux qui sont restés.
(De “Non aprire che all’oscuro” - Molise 1910-1920 ©Flavio Brunetti)

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Entretenir le souvenir
Ce que nous venons de dire devrait permettre de comprendre à quel point le maintien du souvenir de la part du migrant dans sa famille d’origine était nécessaire pour raccourcir psychologiquement les distances. Naturellement, afin de comprendre ce phénomène il ne faut pas oublier l’importance de la conception italienne de la famille (liée à un modèle catholique et patriarcal), vécue comme une sorte de microcosme social où s’exercent les droits, les devoirs et la liberté de chacun et qui s’étend aussi au-delà des murs de la maison. Le besoin de souligner l’attachement permanent à ses proches, ainsi que celui de rappeler les responsabilités réciproques de chacun, faisait donc partie des règles non écrites dont le non-respect aurait été un véritable déshonneur.
Les lettres furent donc un moyen indispensable pour continuer à alimenter la solidarité familiale et pour tisser un fil invisible entre l’émetteur et le destinataire, avec la certitude que chacun continuerait à partager les joies et les souffrances de l’autre en dépit de toute distance.

Giulia Del Grande
Traduction de Baptiste Le Goc


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