Altritaliani

L’Aquila. Le tremblement de terre assassin - 6 avril 2009.

Récit et portfolio de Flavio Brunetti. Traduction de Marguerite Pozzoli.
martedì 5 aprile 2016 di Flavio Brunetti

Il était une fois une ville magnifique. Il était une fois ses amours, et dans ses rues, ses places et ses palais, les voix, les bruits des pas, les parfums et les couleurs des fleurs se mêlaient. Et puis un jour, à trois heures et demie d’un matin d’avril, son coeur cessa brusquement de battre. L’amour s’enfuit, emportant la lune, le bleu du ciel pâlit, les étoiles tombèrent et dans les rues, les places et les palais, il ne resta que la douleur des morts et l’angoisse des vivants.

Cette ville des Abruzzes s’appelle L’Aquila, L’Aigle. Le roi des oiseaux gît encore, abattu et blessé. On dit que certains font tout pour lui rendre la vie, les parfums, les amours, les couleurs. Mais on dit aussi qu’il faudra pour cela des années, de nombreuses, de longues années.

3h32 du 6 avril 2009, un grondement sourd, les cris, la fin.

Dans son récit, Flavio Brunetti nous fait revivre ce tragique événement à travers ses mots et ses photographies, qui ont donné lieu à plusieurs expositions, en Italie et à New York.

LA CHUTE DE L’AQUILA

Les fleurs des champs, très belles, orgueilleuses, d’une grâce et d’une harmonie divines, enrichissent de leurs mille couleurs les verts tendres du printemps, ornés d’une couronne de cimes blanches. Les pics immaculés des montagnes sont des lacs d’argent qui enchantent les yeux, embrassent les vallées, les torrents, les routes, les ponts. Le bleu du ciel est intense. Il y a dans l’air une lumière qui donne envie de vivre, de rêver, de courir, de partir loin. Très loin. Une lumière qui est désir d’aimer. Tout semble plus beau. Même l’autoroute, aujourd’hui, est moins ordinaire, moins banale, moins ennuyeuse, plus surprenante.
L’Aquila (“L’aigle”) a le nom des vols infinis, des trajectoires audacieuses et sûres vers les nuages d’altitude, pour dominer la terre, tout en bas.
Aujourd’hui, la terre a mis ses plus beaux atours, elle veut encore séduire ceux qui ne cesseront de l’aimer. La terre veut qu’on lui pardonne sa trahison, sa cruauté, son indifférence à la douleur de ceux qui l’aiment.

Il y a un homme, un homme de mon village, dans cette ville que je ne connais pas. Un homme bon, qui attend depuis deux jours et deux nuits. On l’a vu creuser à mains nues, des mains écorchées par la douleur, griffées par l’angoisse. Il attend le retour de son fils. Il espère qu’on le sortira vivant de sous les pierres, les briques, les ferrailles tordues. Il espère qu’on le ramènera de l’outrage à la douceur, aux rêves, aux certitudes d’un jeune homme de vingt ans à peine. Outrage de la poussière sale, offense des plâtras souillés, violence des fragments d’enduit et des vitres cassées.

Avec mes appareils photo, je suis en quête d’images capables de raconter le malheur d’une ville meurtrie, des images qui puissent être utiles pour l’avenir. Accablé par une tristesse mêlée d’effroi. Cet homme qui attend le retour de son fils, cet homme bon, anxieux et affligé devant le sanctuaire de décombres, je ne veux pas le rencontrer dans sa grande angoisse. Je me sentirais trop petit face à son immense douleur, mes mots n’auraient aucun poids. Et puis, ces images-là, je n’aurais jamais le courage de les photographier. Photographier, c’est comme partir à la guerre, on n’a pas le temps de pleurer ou de s’émouvoir. Et là, j’en suis sûr, les larmes auraient raison de moi.

Lorenzo m’attend; c’est un jeune homme, un ami d’Elvio, le fils que mon ami espère retrouver. Lorenzo est le représentant de l’Union des étudiants universitaires de l’Aquila. Il est étudiant en physique.
Ce matin, avant de partir, j’ai acheté deux parts de pizza et deux bouteilles d’eau. Là-bas, nous ne trouverons rien. Et maintenant, cinquante kilomètres avant d’arriver, je m’arrête pour le dernier café, pris à un distributeur, le long de la route.
Un jeune homme et une jeune fille se sont donné rendez-vous ici, dans cet endroit banal. Ils s’étreignent fort. Il y a longtemps que je n’avais pas vu des gens s’étreindre aussi fort.
Elle pleure, lui regarde dans le vide, les yeux fixés au-delà des épaules de la jeune fille. Ils sont en survêtement. Ils sont en fuite. Ils s’en vont loin. Ils partent.
- Alfredo, non. Il va bien. Lui, il s’en est sorti. Il s’est juste fracturé le bassin, chuchote la jeune fille, en larmes.
Ils s’embrassent. Elle continue de pleurer. Pas lui. Il regarde fixement, comme si le comptoir du bar s’étendait à l’infini, jusqu’à l’horizon. Mais à l’intérieur, il n’y a pas d’horizon. Ils s’embrassent.


Je téléphone à Lorenzo.
- Salut, c’est Flavio. Je suis là. Je suis presque arrivé. On se voit où ?
Voici les décombres. Des murs de pierre, affaissés comme de la ricotta périmée.

A gauche, le panneau indique Onna; on continue d’y extraire des morts. La plaine sur laquelle s’élève le village est une merveilleuse vallée. Ces vallées sont les zones alluviales de très anciens lacs, et quand l’onde sismique les frappe, elle heurte les bords des montagnes, reflue, se cogne aux autres qui sont prises de folie, telles des vagues dans une cuvette frappée par une massue. Pour les maisons ancestrales, construites pierre par pierre, sur ces pauvres terres magnifiques, c’est le désastre.


- Tout de suite avant d’entrer à l’Aquila, me répond Lorenzo au téléphone, tu trouves le cimetière. Il y a une grande esplanade, on peut y laisser ta voiture et continuer à pied. Je t’attends au feu de circulation. J’ai un pull gris et un sac à dos.
- Moi, j’ai une espèce de 4x4 gris métallisé.
Lorenzo est un garçon fluet, délicat et très doux. Une aide précieuse. Un compagnon idéal. Je marche avec lui pour la première fois dans cette ville.

Je suis tendu. J’ai peur d’être une gêne, pour la douleur des autres. Une ville où je ne connais personne et où personne ne me connaît.
Un des premiers passants que nous croisons après nous être garés m’arrête et me serre la main :
- Bonjour, monsieur l’ingénieur… Vous êtes venu ici, vous aussi ? Pour donner un coup de main dans ce désastre ?
Je balbutie quelque chose, je ne sais pas qui est cet homme, je ne le reconnais pas et je me dis : “Bon sang ! Même ici, les gens m’arrêtent ?... Il doit avoir de sacrés ennuis…”

Les grilles du stade sont ouvertes. Nous entrons pour voir si les premières tentes ont été montées.
Le terrain, d’un vert intense, est vide et, vu des tribunes, sous la lumière du soleil, il est splendide.
- Tu la sens ? La voilà ! Et une de plus ! Tu sens comme ils dansent, tes pieds ? Ça tremble sans arrêt. Moi, je les sens toutes, les secousses qui arrivent, me dit Lorenzo.
La terre qui tangue nous surprend pendant que nous regardons la pelouse. Nous sortons et rencontrons un jeune homme, dans la rue déserte. Il salue mon ami :
- Mais vous, vous dormez où, en ce moment ?
- Chez moi, répond Lorenzo. On entre par derrière, en cachette.
- Veinards! Vous avez le jardin et le balcon, derrière la maison. Alors que nous, par où veux-tu qu’on entre ? Et notre maison n’a même pas une fissure. Ils nous ont quand même flanqués dehors!
- Pareil pour la nôtre.
- Elles sont en bon état, nos maisons. Mais ces types-là, rien à faire, ils ne veulent rien entendre, ils disent qu’on doit rester dehors. Du moins pour le moment.
Les rues de la vieille ville sont barrées par des corps de garde qui empêchent les gens d’entrer. Carabiniers, police, police des frontières, gardes forestiers, et d’autres encore.

On ne peut passer que si on est accompagné par les pompiers. Mais pour le moment, ils ont trop à faire. Avant de quitter leurs maisons dévastées par le séisme, les gens ont besoin d’y rentrer pour récupérer l’essentiel.
- Par le Christ ! S’il vous plaît, je dois prendre quelques affaires ! Juste quelques affaires ! Je n’ai plus rien ! Quel avenir m’attend, là dehors ? Une tente ou la maison sinistre de je ne sais qui, au bord de la mer ! J’ai besoin d’un pull. De mon blouson ! La poupée de notre petite fille, il nous la faut, ça fait deux jours qu’elle pleure et qu’elle ne dort pas ! Je vous en prie, accompagnez-moi ! Elle est là, ma maison, au coin de la rue ! Tout près !
- Mais, monsieur, on ne peut pas entrer là, c’est dangereux… C’est bon, allons-y, venez avec nous, montez avec nous, on va essayer.
Quels héros, et quelle gentillesse, ces pompiers italiens. Tous. Des héros au grand cœur !

Nous entrons par une rue latérale. Nous croisons trois spéléologues, de ceux qui, par goût du sport, vont dans les grottes et les boyaux à vous rendre claustrophobes.

Ce sont des amis de Lorenzo. Mais je crois qu’ici, à ce que j’ai pu comprendre, tout le monde le connaît. Ce doit être quelqu’un d’important.
- Vous avez trouvé d’autres rescapés ? Il y a encore de l’espoir de retrouver des survivants ?
- On fait tout ce qu’on peut, sauf qu’ici, ce ne sont pas des grottes, mais des décombres entassées les unes sur les autres. On est épuisés.
- Et sales.
- Que veux-tu y faire : être sale de poussière et de gravats, c’est la moindre des choses.

Dans ces rues désertes, on nous repère facilement. Les carabiniers arrivent. Nous sommes seuls, pas de pompiers avec nous. Ils nous intiment l’ordre de partir.
Nous faisons semblant de quitter les lieux. En compagnie d’un autre photographe, nous empruntons la rue après le carrefour et, au lieu de déguerpir, nous pénétrons au cœur de la vieille ville. Partout, des ruines et des pierres. Des vitrines cassées, des mannequins par terre, encore vêtus d’habits élégants, à la dernière mode. Le trottoir devant le théâtre est entièrement recouvert de pierres tombées.
- Vous devez partir. Vous ne pouvez pas rester ici, hurle impérieusement un autre carabinier, qui nous montre la rue par où sortir.
Cette rue longe la basilique de San Bernardino, partiellement détruite, et dont le campanile est à moitié effondré.

Il y a l’équipe d’une importante chaîne de télévision, avec un animateur dont le visage est connu. L’émission est une de celles qui parlent de notre Italie, des champs, des villes, des pâtisseries, etc. L’homme porte une moustache, mais je ne connais pas son nom. L’équipe est accompagnée d’un expert en monuments, peut-être le conservateur de l’Aquila. Au lieu de partir, nous nous joignons à eux et restons. Je m’aventure dans une ruelle pour prendre des photos. Les tuiles qui ont glissé contre la gouttière, et qui sont restées en suspens, représentent un danger. Il suffirait d’un pigeon pour vous tuer.

Pendant que je photographie des corniches effondrées, j’entends gémir des chats.
- Mia….aaaooo…oooo !!!
Un de ces cris félins qui vous serrent le cœur, même en temps normal. Il provient d’un porche élégant et ancien. La porte cochère est entrouverte. Je l’ouvre. Deux chats sont en train de s’accoupler.
Je les photographie longuement. Ils ne s’arrêtent pas, indifférents à ma présence et à mes clichés, jusqu’à ce que la femelle, avec un cri encore plus sauvage et prolongé, toutes griffes dehors, se débarrasse du mâle encombrant. Puis elle se roule par terre à plusieurs reprises, pour chasser son odeur. Je les apostrophe :
- Vous croyez peut-être que c’est le moment de faire l’amour, ici, au milieu de ces décombres ? Vous êtes fous. Et j’ajoute : Qui vous nourrira, désormais… vous et les enfants que vous avez conçus ? Vous êtes fous ! Votre maîtresse est partie !

L’équipe de reporters télé se dirige vers le château, avec les voitures de la RAI et le conservateur. Ils partent et nous restons seuls. La ville est un désert. Un immense désert. De temps à autre, nous voyons des gens qui emportent quelques affaires, et des patrouilles de surveillance, auxquelles nous échappons.
Il est déjà deux heures. Nous mangeons la pizza que j’ai achetée ce matin, en la partageant avec les mains, en la déchirant. Nous buvons l’eau que j’ai achetée ce matin, une petite bouteille chacun.
Nous pénétrons plus avant entre les décombres. La police des frontières nous arrête à nouveau.

Ils prennent notre identité, fouillent le sac à dos de mon ami. Je les photographie au milieu des ruines. Je peux les comprendre : ils craignent les pillards et les inconscients, et mon ami et moi sommes deux inconscients. Ils nous conduisent vers une zone moins dangereuse, et pendant que nous marchons à côté de l’un deux, qui nous a à l’œil, je continue de prendre des photos.

Une fois sortis, nous faisons mine de partir, mais dès que nous sommes loin, nous entrons dans le quartier de San Silvestro, entre les maisons effondrées. Une équipe de pompiers surgit. Je me dis qu’ils vont nous chasser, mais il n’en est rien.
- Mais je vous connais ! s’écrie l’un d’eux.
- Diable, je réponds, le monde est petit !
- Oui, acquiesce-t-il en soupirant. Elle est vraiment petite, cette terre accablée de malheurs.
Les visages de ces hommes sont détruits par la fatigue.

Les vestes, les casques, les masques et les lunettes sont couverts de poussière. Le regard de ces hommes héroïques est absent et lointain. Ils doivent récupérer le corps d’une femme qui était alitée et que l’on ne retrouve pas. Cela fait vingt-quatre heures qu’ils creusent. Dans cette ville, parmi les morts et les briques, dans l’urgence la plus totale. L’un d’eux, ayant appris que je suis ingénieur, après m’avoir réprimandé, me fait enfiler un casque et m’emmène avec lui, escalader une montagne de gravats devant l’entrée d’une maison détruite par la furie de la terre, et où la femme est ensevelie. Dans de telles situations, toute aide est précieuse. Il veut me montrer une poutre abîmée sous laquelle ils recherchent la morte, pour que je leur dise à quel risque ses hommes s’exposent. Je lui réponds que le temps presse, tout pourrait s’effondrer d’un moment à l’autre, à la prochaine secousse. C’est ainsi que commence mon véritable travail, pour pouvoir raconter aux autres que la violence du séisme viole les choses les plus intimes, les êtres chers, les bibelots, la table à laquelle on mange, les vêtements, le lit, la salle de bains, le lavabo.

A la fin, quand nous descendons au bout d’une vingtaine de minutes, du dernier étage sous le toit détruit, et que nous escaladons de nouveau la montagne de pierres, de briques, de tuiles, de détritus et de meubles cassés, entassés devant l’entrée, l’homme, le commandant, dans son uniforme poussiéreux, et heureux comme un enfant : il a ramené, de là-haut, l’ordinateur et les téléphones portables d’un étudiant qui a eu la vie sauve et qui nous attendait en bas. C’est aussi pour cela qu’on risque sa vie, pour que celle des autres reprenne.

Nous sortons de la ville meurtrie, qui ne guérira pas. Lorenzo doit récupérer sa fourgonnette de l’Union des Etudiants. A l’université. Je lui demande :
- Tu veux bien me parler d’Elvio ?
- Ne me pose aucune question. Je ne peux pas. Pour moi, parler d’Elvio en ce moment, c’est un déchirement. C’est un garçon de l’Union des Etudiants. Ici, à l’Aquila, nous sommes presque tous des étudiants. On se connaît tous. Un brave garçon d’une douceur indicible, délicat et toujours joyeux. Un garçon exquis. Espérons qu’il s’en sorte.
Après deux ou trois tentatives, la fourgonnette de l’Union des Etudiants démarre. Nous partons et nous rendons au terrain de foot. Ils sont en train de monter les tentes. Espérons qu’ils les démontent bientôt. Les équipes de secours parlent avec des accents différents, elles sont venues de toute l’Italie.

Ceux qui sont venus d’Irpinie préparent le café, tranchent le pain, cuisinent des pâtes et des minestroni; ils ont même une bouteille de deux litres de digestif, et un sourire pour chacun : ils savent encore, après les trois mille morts de leur terre et trente ans après, ce que signifie mourir sous les pierres et renaître. Ils savent que, sur ce terrain, c’est l’envie de vivre qu’il faut apporter.
- Salut, Lorenzo, je rentre au village ce soir. Ça ne sert à rien que je passe la nuit ici. Même pour vous, il n’y a pas de place. Pour l’instant, j’ai fait ce que je devais faire. Tu as été un vrai ami. On s’appelle bientôt. Je reviendrai.

Je conduis. Je suis plus tendu que ce matin. La lune me tient compagnie. J’ai envie de pleurer. La lune qui domine la mer me tient compagnie. J’ai envie de pleurer.

Reportage photographique et récit de Flavio Brunetti

Version originale:
http://www.altritaliani.net/spip.ph...
Traduction de Marguerite Pozzoli


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