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Théâtre

Le bal d’Irène. L’incroyable histoire d’Irène Némirovsky.

giovedì 2 luglio 2015 di Giuseppe A. Samonà

ARTICLE BILINGUE: “Il Ballo di Irene. L’incredibile storia di Irène Némirovsky”. “Le Bal d’Irène”, avec l’actrice italienne Alessia Olivetti, dans sa version française, mise en scène d’Andrea Murchio, sera au FESTIVAL D’AVIGNON Off, du 10 au 16 juillet 2015, à 19.30 (The Garage International). Un spectacle théâtral plein de grâce vu à Paris en janvier 2014 que nous recommandons vivement aux festivaliers.

Il y a quelque chose de fort, de délicat, de juste et de profondément émouvant dans la manière dont Alessia Olivetti raconte, au théâtre et avec le théâtre, le parcours lumineux et tragique d’Irène Némirovsky. Je l’ai vue et écoutée à Paris, lors d’une des deux représentations qu’elle a données en français (il y en avait eu auparavant deux autres en italien, d’après le texte original d’Andrea Murchio, qui est aussi le metteur en scène du spectacle), et encore aujourd’hui certaines phrases me reviennent à l’esprit, je revois des gestes, des expressions : une telle présence, au-delà du temps qui passe, n’est-elle pas parmi les meilleures preuves de la qualité d’une œuvre d’art?

J’aime l’écriture d’Irène Némirovsky, dont, après la découverte que fut la Suite française, j’ai dévoré de nombreux récits et romans (Le bal, La proie, David Golder, Le vin de solitude...), mais aussi un essai comme La vie de Tchekhov. Je me suis également passionné pour l’itinéraire aventureux de cette femme, qui, ayant quitté sa Russie natale pour fuir la guerre civile juste après la révolution d’Octobre, traversa la Finlande et arriva enfin à Paris, dans sa France adorée, dont elle parlait et écrivait la langue depuis toujours. Elle voulait être française, elle le devint (et elle le restera à jamais) : le succès lui sourit rapidement, dès avant la guerre, et aujourd’hui on peut dire qu’elle est une des grandes voix de la littérature en langue française du XXe siècle, tout en demeurant profondément russe : son talent épique, son art de raconter, de camper des personnages, ce parfum de nostalgie qui se dégage de ses récits comme une brume enchanteresse, elle les partage avec les plus grands écrivains russes, Tolstoï, Tchekhov surtout, mais aussi d’autres moins connus comme Paoustovski. Pourtant, cette France qu’elle a aimée et servie de toute la noble force de son écriture, l’a abandonnée, reniée et trahie en l’envoyant à Auschwitz, car Irène Némirovsky, russe et française, était aussi juive. Et cela – comme elle-même le rappelle dans son ultime période française, avec sa tentative désespérée d’obtenir la citoyenneté pleine et entière qui aurait pu la sauver – en dépit du fait qu’elle et sa famille avaient fui les bolcheviks, pires ennemis des nazis, qu’elle collaborait avec des journaux de la droite « musclée » comme Gringoire (des lecteurs superficiels de son œuvre, prenant prétexte de certains portraits de Juifs aux traits « caricaturalement négatifs », sont même allés jusqu’à l’accuser ouvertement d’antisémitisme), ou encore qu’elle s’était, toujours dans l’espoir de se sauver, tranquillement convertie au catholicisme… Mais cela n’a servi à rien, parce que, comme Irène Némirovsky le dit avec une simplicité délicate, ce n’est pas une question de religion mais une question de race…

Irène Némirovsky, ou mieux, l’Irène qu’Alessia Olivetti fait revivre sur scène, en un peu plus d’une heure, avec grâce et justesse. Certes, c’est une fiction – mais qui connaît Irène Némirovsky saura retrouver les nombreux et savants fils qui nourrissent la précision du récit: du travail d’Olivier Philipponnat e Patrick Lienhardt (La vie d’Irène Némirovsky, 2007), au roman en partie autobiographique Le Vin de solitude (1935), en passant par l’extraordinaire biographie écrite par Elisabeth Gille, la plus jeune des filles de l’auteur, qui a miraculeusement réussi à se mettre dans la peau de cette mère qu’elle avait à peine connue (elle avait seulement cinq ans quand celle-ci fut assassinée par les nazis), pour se raconter à la première personne (Le Mirador, 1992), et la présence discrète mais non moins forte de la fille aînée, Denise Epstein, grâce à laquelle on a pu d’abord récupérer, puis publier Suite française, et ainsi, plus de soixante ans après la mort de la grande écrivaine, la redécouvrir définitivement. Tout ce “savoir” est présent en filigrane dans le travail d’Andrea Murchio et Alessia Olivetti, mais sans rien d’académique ni d’artificiel.

Toutes les informations, tout le “savoir” deviennent récit, sous la forme d’un long monologue haletant, qui ne s’arrête jamais, dans un sobre décor fait seulement de quelques objets (dont la fameuse valise, gardienne de la mémoire de celui que la persécution a contraint à fuir)... faisant défiler une vie entière, trop brève. Deux moments s’en détachent en particulier: la période pré-française (Kiev, Saint-Petersbourg, Moscou avant la Révolution, la fuite à travers la Finlande...) avec cette grâce poétique, majestueuse, à la fois mélancolique et légère, qu’un connaisseur averti de la grande littérature russe (et surtout du divin Tchekhov) ne pourra pas ne pas reconnaître et apprécier, avec un plaisir intime, et la période française, qui, comme une sorte de condensé, se déroule beaucoup plus vite, bien qu’en réalité elle représente plus de la moitié de la trop courte existence d’Irène Némirovsky: peut-être le succès est-il moins intéressant à raconter que le chemin qui y mène... Quant à la fin, on s’arrête à la limite du connu, et c’est déjà atroce en soi: le train qui conduit à Auschwitz… – on ne peut rien dire d’autre, on ne peut rien raconter, parce que l’horreur, cette horreur, on ne peut que l’indiquer, on ne peut pas en montrer les images, on ne peut pas en construire de fiction: toute image, toute fiction est de toute façon inadéquate, et toujours un peu obscène.

Je parlais du monologue haletant et ininterrompu: sur scène, un seul personnage, elle, Irène, c’est-à-dire Alessia O., qui semble s’être approprié, ou avoir intériorisé spirituellement et physiquement l’écrivaine, la femme que fut Irène Némirovsky. Plus encore que le texte lui-même, c’est la manière de le porter qui m’a frappé: comme si l’actrice était née dans ce texte, ou qu’elle avait participé directement au travail d’écriture, tant celle-ci semble sienne.

Un détail, même si... A l’origine le spectacle est en italien, et c’est dans cette version qu’il tourne en Italie depuis un an ou deux... La représentation à laquelle j’ai assisté était la première en français, le lendemain d’une représentation, justement en italien. D’où un inévitable surplus d’émotion et de magie: car même si Irène Némirovsky connaissait le français au point de l’avoir élu comme sa langue, elle restait néanmoins une "étrangère", ce que le délicat accent d’Alessia Olivetti rappelle avec une spontanéité involontaire. Par ailleurs, la possibilité de se révéler désormais aussi bien dans une langue que dans une autre me paraît être une exceptionnelle valeur ajoutée, et – soit dit en passant – une double prouesse, du point de vue de la performance théâtrale. (Et nous restons avec une curiosité: si la musicalité italienne, au sens du parfum dégagé par l’accent et la cadence, sont un plus pour la performance en français, comment peut bien être la représentation en italien, langue maternelle de la comédienne? J’espère avoir l’occasion de revoir le spectacle en italien...)

A Paris, il n’y a eu que quatre représentations, deux en italien, deux en français (quelle passion obstinée il faut à un artiste pour vivre...) – je voudrais conclure par un vœu, qui se veut aussi un message publicitaire: ce spectacle doit revenir en France, et à Paris, dans cette double version. Il le mérite, et il y a ici une large communauté qui a fait de l’échange et du métissage entre l’italien et le français une clef pour inventer une nouvelle manière de faire de la culture.

Giuseppe A. Samonà

(Traduction de Sophie Jankélévitch)

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