Altritaliani

Villes entre image et icône dans la photographie de Mimmo Jodice

sabato 13 ottobre 2012 di Maria G. Vitali-Volant

Mimmo Jodice, né à Naples en 1934, est l’un des protagonistes majeurs de la culture photographique contemporaine. Il débute en photographie au milieu des années soixante.
Contre-courant, l’artiste expérimente le médium du point de vue conceptuel et il n’utilise que le noir et blanc. Durant la décennie 1968-1978, il engage son art dans le témoignage qu’il poursuit avec ses méthodes de recherche et d’introspection de la réalité.

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Mimmo Jodice

C’est à Naples, sa matrice nourricière, que Mimmo Jodice rencontre toute l’avant-garde internationale: Andy Warhol, Jannis Kounellis, Joseph Beuys… et se lie d’amitié avec les membres de l’Arte povera. Le paysage humain et urbain, surtout celui de Naples, devient son terrain de spéculation.
Durant les années 1980, après la déception historique et politique, ce paysage obscur, souffrant, se vide de toute présence humaine qui prend des formes fantomatiques. Dans ce contexte, le photographe trace un parcours parmi les ombres et les présences du passé, il entame un discours mémoriel.
Avec son album Vedute di Napoli paru en 1980, Mimmo Jodice aborde un nouveau registre, captivé par le paysage méditerranéen, l’art et l’archéologie.
En France, l’artiste expose dans nombreuses galeries et institutions comme la Maison de la photographie en 2010 et au Louvre en 2011 avec la série de portraits Les yeux du Louvre.

Les photographies du Louvre réintroduisent la figure humaine dans le lexique de l’artiste, elles dessinent métaphoriquement des signes d’un langage cathartique et, d’un point de vue plus plastique, permettent à l’artiste de glisser ses pratiques de la création d’images vers la séduction hiératique de l’icône. L’art de Mimmo Jodice se place entre ces deux concepts.
Déjà en 2006, ses Città visibili, contrepoint au chef-d’œuvre de Italo Calvino Le città invisibili, sont une série de visions urbaines métaphysiques, surexposées de lumière et chargées de contrastes. La ville devient le lieu de l’âme d’un flâneur au sens de Baudelaire et de Benjamin.
[…] Je marchais au hasard, et la solitude de mon errance était pleine d’attention […] [1], dit Duane Michals, qui, pour Michel Foucault, avait entrepris d’annuler la fonction oculaire de la photographie. Jodice, sous le même signe, réalise des portraits du paysage, urbain, humain, de la nature, lui aussi en solitude et avec sa capacité attentive de créer des visions bien au-delà de l’image photographique. Jodice crée des icônes, écrans du sensible, narrations "silencieuses" et fulgurantes à la manière des poètes épiques de l’antiquité classique. Ses villes dénoncent leur perte d’identité tout en affirmant leur existence comme point de fragilité et de faiblesse d’une culture défaillante. Au fond, ses portraits sont des "ouvertures" sur un monde onirique violent et plein d’effroi mais atteignant la beauté chthonienne des divinités païennes. Une "Beauté qui atteint à la splendeur, en éveille l’écho en nous… car les dieux ont permis à l’homme de connaître la beauté […] [2].

Les icônes de Mimmo Jodice matérialisent l’espace entre l’image et l’icône. Une question de grande actualité. Selon Marie-José Mondzain, philosophe: «L’une est pouvoir occulte, sacré. L’autre est l’image artificielle, résultat du pacte entre l’humain et le divin. L’image est invisible, l’icône est visible» [3]. Pour les villes de Jodice la visibilité identitaire entre en contact avec le concept de photogénie: la façon dont une chose reflète de la lumière et l’ensemble des effets que la lumière produit. Appliqué à une ville, la photogénie permet de faire intervenir la synthèse de l’espace, du temps et de la société dans un prisme d’actualité: l’image. Lumière et espace comme dans la photographie de Paris Défense de 1988 ou celle de Sabbioneta (2000) où s’installe l’esthétique de la disparition des détails architecturaux et s’annonce la vision métaphysique de l’artiste.

Jodice nous a dit: «La dangereuse photogénie de Naples – l’icône de Naples et un peu de toutes les villes du Sud (Lecce 1986) – est immédiate et elle est passionnante; la séduction visuelle est spectaculaire: un kaléidoscope d’images, de gestualité et de théâtralité, qu’il s’agisse de témoignages sur l’histoire ou de ses architectures de l’époque royale. L’image de Naples, celle des profondeurs, silencieuse et métaphysique, s’oppose à cette dimension trop souvent rebattue et exacerbée. Il suffit de tourner le coin d’une rue ou de pénétrer à l’intérieur d’une cour, d’une église ou d’un cloître pour tomber dans une ville-univers parallèle où le vacarme et le chaos du quotidien cèdent la place au silence et à des magies aussi imprévisibles que mystérieuses. C’est à ce moment là que mon regard se détend, le temps s’allonge et des visions émergent de la pénombre. Elles m’appartiennent et font partie de ma mémoire ou de mon imagination. C’est dans cette Naples plus intime que je trouve ma véritable dimension et que les fantasmes de mon imaginaire deviennent photographies» [4].

Mimmo Jodice n’a jamais quitté cette ville. Aujourd’hui, au terme de près d’un demi-siècle de production photographique intensive, le lien avec Naples est toujours aussi vivant. Elle est son icône portative. «Naples - dit-il - toujours si obscure, sombre et douloureuse semble ne plus être habitée par les Napolitains de ma jeunesse, mais en effet ils survivent, toujours les mêmes: dans les replis, dans les fêlures de ses murs, à l’intérieur des obscurs taudis et parmi les ombres qui hantent les rues. Avec ma caméra, je suis allé explorer les lieux de passage de tout genre que Naples offre au voyageur que je suis. Par l’œil intérieur de l’objectif, j’ai sondé les portes, les seuils, les hypogées, les catacombes, les lieux où les Napolitains dialoguent avec leurs morts depuis des millénaires et où se consomme le drame et se construit la résurrection».

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Mimmo Jodice, Suor Orsola, 1987

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Mimmo Jodice, Monastero di Santa Chiara, 1988

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Mimmo Jodice, Napoli, Castel Sant’ Elmo, 1990

Jodice poursuit : «Du point de vue plastique, j’ai utilisé les possibilités techniques de la caméra pour figer l’impossible: l’ombre que cache le fond rouge-noir de la peinture maniériste et baroque de Naples –nous pensons à Caravage. J’ai exploré ainsi l’au-delà de la lumière, l’invisible palimpseste des strates de la mémoire. Enfin, pour moi, Naples représente la photographie».

Les dispositifs plastiques de l’artiste pour déchiffrer une réalité si complexe prennent naissance, selon nous, d’une vision essentiellement romantique et baroque, dans le sens que lui donnent Eugenio d’Ors [5] et Gilles Deleuze: «Depuis longtemps il y a des lieux où ce qui est à voir est au-dedans: cellule, sacristie, crypte, église, théâtre, cabinet de lecture ou d’estampes. Ce sont ces lieux que le baroque investit pour en dégager la puissance et la gloire» [6].

«Ici, dit Jodice, dans les ruelles et sur les places, dans le périmètre de la vieille ville, se développe sans discontinuité un portrait de famille en extérieur dans un cadre architectural fastueux et dégradé où le présent ne cesse de dialoguer avec le passé. Aux parcours de surface correspond le ventre antique de la ville souterraine, labyrinthe de catacombes et dessous d’escaliers, brûlant d’une activité frénétique, ingénieuse et dénuée de préjugés, un épuisement de visages jeunes ou vieux que les sociologues nomment le travail au noir. C’est là que se montre une autre photogénie de Naples, l’envers du décor, le théâtre d’une humanité éternelle venue du fond des âges». Dans les photos de Jodice, l’image de la ville dépasse l’icône.

Maria G. Vitali-Volant

SITE OFFICIEL DE MIMMO JODICE

[1Duane Michals, Ce que j’ai écrit=what I wrote, Delpire, 2008, p. 14.

[2Idem, p.72.

[3Marie-José Mondzain, Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996, p. 11.

[5Eugenio D’Ors, Du Baroque, Paris, Gallimard, 1983 p. 79.

[6Gilles Deleuze, Le pli. Leibniz et le Baroque, Paris, Les Editions de Minuit, 1988, p. 39.


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